Paris – Il aura fallu plus de seize heures de lutte acharnée, le déploiement d’hélicoptères de l’Armée nationale et le déclenchement du « Plan Vert » de secours pour venir à bout du gigantesque incendie qui a dévoré, dans la nuit de mardi à mercredi, le massif du Jebel Nadour avant d’engloutir les pentes du mont Sidi Ali El Mekki.
Si le sinistre n’a heureusement pas fait de victimes humaines, les images saisissantes filmées depuis la mer — montrant un mur de flammes dévalant les collines vers le littoral — ont agi comme un électrochoc. Mais au-delà du choc visuel et du drame environnemental, ce feu met en lumière une réalité économique et urbanistique explosive : la vulnérabilité d’un site naturel d’exception, étouffé par les constructions illégales et la privatisation sauvage.
Un patrimoine mondial sous le feu et le béton
Classé site Ramsar d’importance internationale pour ses zones humides et berceau du système agricole ancestral des Ramli (inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO), le secteur de Ghar El Melh subit depuis plus d’une décennie une pression anthropique sans précédent.
Sur le flanc des montagnes du Jebel Nadour et de Sidi Ali El Mekki, ce sont des dizaines de villas privées qui sont sorties de terre de manière anarchique. Érigées pour la plupart sur des terres domaniales forestières strictement non constructibles, ces résidences d’été ont été bâties au mépris des règles d’urbanisme élémentaires. En déboisant les pentes pour installer terrasses et accès privés, ces constructions ont détruit le couvert végétal stabilisateur, aggravant les risques d’érosion tout en s’implantant au cœur même des zones à haut risque d’incendie, où l’accès des véhicules de secours relève du casse-tête logistique.
Du maquis à la plage : le règne de la privatisation sauvage
Au bas de la colline, le spectacle n’est guère plus réjouissant. Le Domaine Public Maritime (DPM) fait l’objet d’une occupation commerciale informelle mais massive. Buvettes en dur, paillotes ancrées dans le sol, terrasses privatives et restaurants de plage occupent le littoral sans titre légal ou en violation flagrante des cahiers des charges environnementaux.
Lors du récent incendie, un restaurant et plusieurs paillotes situées sur la plage d’El Bonta ont d’ailleurs été entièrement réduits en cendres.
Ces installations de fortune ou semi-durables, souvent tolérées par les autorités locales au nom d’une activité touristique saisonnière lucrative, génèrent une pollution plastique et sonore permanente, perturbent le cordon dunaire protecteur et bloquent l’accès libre des citoyens à la mer.
« On se retrouve face à un système où l’impunité urbanistique sur les hauteurs nourrit l’anarchie commerciale sur la plage », dénonce un militant associatif régional. « Quand un incendie se déclare, on réalise à quel point l’occupation sauvage de cet écosystème fragile le rend vulnérable. »
Rôle des autorités : fermeté tardive ou complicité de fait ?
La question du rôle des institutions régionales et municipales reste au centre des débats. Si l’Agence de Protection et d’Aménagement du Littoral (APAL) et les forces de sécurité mènent sporadiquement des opérations de démolition au bulldozer à chaque début de saison estivale, le phénomène persiste.
En cause : un imbroglio administratif entretenu par la délivrance d’« autorisations d’exploitation » ou de reçus de taxes municipales par des instances locales non compétentes sur le DPM, que certains exploitants brandissent comme de véritables permis d’occuper. Un flou juridique sur lequel prospèrent arrangements de gré à gré, clientélisme local et fausses tolérances.
Alors que les équipes de la Protection civile maintiennent une surveillance étroite sur les cendres du mont Sidi Ali El Mekki, la question du jour dépasse la simple évaluation des hectares de forêt perdus : la Tunisie trouvera-t-elle la volonté politique de restaurer l’autorité de la loi sur son littoral, ou continuera-t-elle de laisser son patrimoine écologique le plus précieux se consumer sous les coups combinés du feu et du béton ?

























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